Plus de budget,
moins de marge de manoeuvre

SOM 2026 - Chapitre 1

Introduction

Entre pros du Marketing, dans un dîner ou en réunion d'équipe, le constat revient à chaque fois : le budget est trop limité, on pourrait aller plus loin avec 15 ou 20% de plus. On se retrouve à arbitrer, couper, justifier chaque ligne.

Puis on parle à un CEO, un DAF ou autre ; et là, c'est l'inverse.

Pour eux, le Marketing pèse lourd dans les coûts de la société. Plus lourd que ce qu'on imagine côté métier. Plus lourd qu'il y a cinq ans, en tout cas. Et dans beaucoup de boîtes, c'est l'un des postes qu'ils regardent en premier quand il faut faire des économies.

Deux mondes, deux vérités mais aucune des deux n'aborde le fond.

Les budgets Marketing n'ont jamais été aussi élevés mais sont handicapés par un élément qui pèse de plus en plus lourd : ils financent de plus en plus l'infrastructure qui les justifie plutôt que la valeur qu'ils devraient créer.

C'est ça, le vrai sujet financier de 2026.

Ni le pourcentage du chiffre d'affaires, ni la dispute annuelle avec le DAF, ni le ratio brand-perf qui occupent les conversations sectorielles ne touchent à ce point. La question est plus simple et plus inconfortable à la fois. On se doit de la poser en deux temps : sur 100 euros qui entrent dans l'enveloppe Marketing, combien ressortent en création, en distribution, en marque, en relation client ? Et combien restent à l'intérieur du système, à faire tourner les outils, à alimenter les dashboards, à produire les rapports qui démontrent que les autres euros ont été bien dépensés ?

Aucune étude n'isole ce chiffre directement mais en recoupant les données disponibles, un ordre de grandeur réaliste se dégage : entre 15 et 20% au moins du budget Marketing alimente aujourd'hui l'infrastructure qui mesure, attribue et justifie le Marketing plutôt que le Marketing lui-même. Dans les organisations les plus tech-first, ce ratio monte largement au-delà.

Tout cela se passe alors que la place du Marketing au COMEX, elle, est sortie de la zone grise. Le CMO Survey Duke / Deloitte / AMA, qui interroge plus de onze mille leaders Marketing chaque semestre aux États-Unis, montre que 61% des CMOs déclarent désormais être perçus comme profit center par leur entreprise, contre 53% un an plus tôt.

La reconnaissance stratégique monte concrètement (certes dans un des marchés les plus culturellement câblés pour favoriser cette adoption). Mais une grande partie du budget qui devrait suivre cette reconnaissance ne va plus au Marketing pour autant, parce qu'elle finance la mécanique qui prouve qu'il a raison d'exister.

C'est ce paradoxe que ce chapitre vient regarder en face, non pour fabriquer un énième cri d'alarme mais pour nommer une bascule qui s'est installée sans bruit et que la plupart des leaders Marketing vivent sans se l'avouer. Le problème central n'est plus le budget en lui-même, c'est la souveraineté qu'on a perdue dessus

Le budget n’a pas changé, c’est sa nature qui a évolué

Au global, un budget Marketing oscille en moyenne entre 7,7% et 9,4% du chiffre d'affaires selon les deux études de référence du marché. Le Gartner CMO Spend Survey 2025, basé sur 402 CMOs de grandes entreprises principalement nord-américaines, pose la barre à 7,7%. Le CMO Survey précité, plus large et plus B2C dans son échantillon, donne 9,4%. Les deux convergent sur la tendance : stabilité depuis deux ans, léger retrait par rapport au pic de 9,5% relevé en 2022 par Gartner. La contraction est réelle, modérée, et elle suit la contraction économique générale en Occident.

C'est ce que tout le monde regarde ; c'est précisément ce qui occulte le sujet de fond.

Le cœur, c'est la composition interne de ce budget. Dans la moyenne, quatre zones absorbent l'essentiel des lignes. Aucune n'est anormale prise isolément, mais mises bout à bout, elles dessinent une mécanique qui change la nature même de ce qu'on appelle aujourd'hui Marketing.

La première zone, c'est la stack martech, qui pèse en moyenne 22,4% du budget Marketing selon Gartner. Cette part est probablement sous-estimée parce que les intégrations périphériques aux outils principaux échappent au comptage des CMOs eux-mêmes (quand ça touche aux équipes IT, RevOps ou Système elles-mêmes). La promesse de chaque outil est l'automatisation mais la réalité produit en parallèle un travail récurrent pour le maintenir en état de marche. Les équipes Martech passent désormais une part importante de leur temps à évaluer, intégrer, remplacer, former, optimiser. Le budget martech finance assez largement sa propre maintenance.

La deuxième zone, ce sont les agences et les partenaires externes, qui captent 20,7% du budget selon la même source Gartner. Elles sont payées pour faire tourner ce que la stack martech était censée automatiser, dans un mouvement de réduction des équipes. Le paradoxe est devenu visible : plus la stack se densifie, plus on externalise pour la faire vraiment fonctionner à plein régime.

La troisième zone est plus vicieuse : c'est le paid media qui représente 30,6% du budget Marketing, toujours selon Gartner. C'est le seul segment qui a continué de grossir sur les cinq dernières années pour une raison claire : on produit aujourd'hui plus de contenus à coût plus bas grâce à l'IA, mais on paie en parallèle plus cher pour qu'ils soient vus, parce que l'inflation des prix médias efface les gains d'efficacité côté production. On dépense davantage pour exposer davantage, sans impact additionnel proportionnel. Cette équation devient dangereuse pour la crédibilité de la fonction, ce qui conduit à des impasses désormais récurrentes.

La dernière zone est la plus silencieuse aujourd'hui mais celle qui est déjà sur nous, en ce Q2 2026 : c'est la facture IA qui couvre les abonnements aux modèles, les workflows déployés en interne et les coûts d'inférence associés. Les données Gartner reprises par Deloitte montrent que les dépenses GenAI en entreprise sont passées de 11,5 milliards de dollars en 2024 à 37 milliards en 2025, à l'échelle mondiale, soit une multiplication par 3,2 en un an. Même quand le prix unitaire des tokens baisse, la facture globale monte parce que les usages se multiplient plus vite que les prix ne chutent. Les workflows IA s'installent partout dans les équipes Marketing sans que personne ne mesure encore vraiment ce qu'ils coûteront à plein régime dans dix-huit mois.

Pris ensemble, ces quatre postes pèsent l'essentiel du budget Marketing moderne. Aucun n'est illégitime par nature, mais tous absorbent l'argent sans nécessairement le transformer en valeur visible côté marché.

L’infrastructure de la justification

Si on additionne ces effets, la vraie nature du budget Marketing moderne apparaît : il ne finance plus seulement du Marketing au sens propre, il finance aussi, de plus en plus, une infrastructure de justification.

Cette infrastructure couvre les dashboards, l'attribution, le reporting, les équipes BI et data dédiées, les audits réguliers, les cabinets de mesure externe et les workflows IA créés par des freelances qui génèrent davantage de contenu à mesurer. On ne paie plus uniquement pour créer de la valeur, on paie aussi pour pouvoir prouver qu'on en a créé.

Le plus troublant tient dans un écart que presque personne ne cite. Selon l'étude Jasper State of AI in Marketing 2026, qui interroge plus de 1 400 pros marketing toujours américains, 61% des CMOs se disent confiants dans le ROI de leur IA. Pourtant, les équipes terrain qui utilisent ces outils au quotidien ne sont que 12% à partager cette confiance, soit cinq fois moins. Les CMOs vendent le ROI à leurs supérieurs parce qu'ils sont aux premières loges des investissements et qu'ils doivent les défendre devant le board. Les équipes qui exécutent, elles, voient surtout le travail produit, pas la valeur qui en sort.

Quelle conclusion ? L'infrastructure de justification sert d'abord à convaincre la direction, elle ne fait pas ressentir le progrès aux gens qui le produisent mais documente la promesse de valeur bien plus qu'elle n'en crée réellement.

Le mécanisme s'autoalimente.

On a financiarisé le Marketing il y a une dizaine d'années ; une financiarisation nécessaire à l'époque pour faire reconnaître sa valeur stratégique au plus haut niveau. La bascule s'est faite depuis : c'est aujourd'hui l'appareil de contrôle qui valide cette financiarisation qu'on finance, et chaque nouvel outil, chaque nouvelle mesure, chaque nouvel audit devient une pièce supplémentaire dans une mécanique dont l'objet n'est plus le marché mais sa propre justification.

La grille de souveraineté

Bien sûr, aucun leader Marketing n'est à blâmer pour ça, c'est le système qu'on a collectivement construit qui nous y pousse. Que faire concrètement de ce constat dérangeant ? Pas un nouveau framework à mémoriser mais une grille de lecture simple à appliquer dès demain matin.

Sur 100 euros de budget Marketing, combien restent sous ton contrôle direct pour créer ou pour distribuer ? Combien peux-tu décider d'allouer à un pari, à une prise de parole, à un test, à une création originale ? Et combien partent finalement vers la machine à prouver ?

Sous 40% de budget réellement créateur de valeur directe, le leader Marketing devient principalement opérateur de tuyauterie. La machine tourne pendant que la marge créative s'efface.

Entre 40 et 55%, on entre dans la zone inconfortable où la plupart des CMOs se débattent aujourd'hui, sans être tout à fait opérateurs purs ni tout à fait créateurs libres. La marge existe sur le papier, mais elle se fait grignoter à chaque trimestre par les obligations de mesure et par les nouveaux outils qu'on doit absorber.

Au-dessus de 55%, la marge de manoeuvre est vraiment retrouvée, mais cela suppose d'avoir fait des choix forts côté stack, c'est-à-dire de résister à l'outil que tout le monde adopte, à l'audit qu'on est censé faire et au prestataire qu'on devrait reconduire par habitude. Ces choix ne sont jamais confortables à défendre en réunion budgétaire.

La question de fond n'est donc pas le pourcentage du chiffre d'affaires qu'on alloue au Marketing. La question est : quel pourcentage de ce budget reste vraiment pilotable par celui qui en a la responsabilité opérationnelle ?

Le Marketing 2026 ne souffre pas tant d'un manque d'argent que d'une perte de souveraineté sur l'argent qu'on lui confie déjà. La différence n'est pas mineure parce qu'elle change la nature même de l'arbitrage stratégique à mener : on n'est plus dans le registre de la négociation pour obtenir plus de budget, mais dans celui de la reprise de main sur celui qu'on a déjà.

Et si demain on te coupait 30% de ton budget Marketing : qu'est-ce que tu sacrifierais en premier ?

La réponse montre où tu crées de la valeur. Elle révèle aussi où tu ne fais que la justifier.

Est-ce que notre budget est réellement contraint, ou est-ce qu'on a cessé d'être créatifs avec la marge de manœuvre qu'on a déjà pour en tirer davantage ?

State of Marketing 2026

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